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Le viol, une arme de maintien de l'ordre

créé par La Rédaction du site - Dernière modification le 03/08/2023


Témoignages – 5

« Pourtant, j’avais honte, c’est stupide, honte de quoi ? C’est moi la victime ! Mais honte de m’être laissé faire, d’avoir fait des choses, d’être presque consentante même si à 9 ans je ne savais pas ce que faisais. »[...]

« Il disait : "Il faut le dire à personne, jamais, c’est notre secret, sinon je vais aller en prison et ça serait de ta faute. Tu ne voudrais pas que Tonton aille en prison ?" J’avais 9 ans la première fois, mais je ne me rappelle plus bien ni de la date ni de l’âge que j’avais exactement. Ça a duré des années jusqu’au jour où je l’ai repoussé mais le mal était fait ! Il a continué jusqu’à ce que j’aie 16 ans. » (Valérie sur http://viol.free.fr/temoignage/t2004_valerie.htm)

« Je voudrais dire à toutes les personnes qui ont vécu des choses similaires et je sais que nous sommes trop nombreuses, qu’il faut parler et même si ce n’est pas devant la justice (souligné par l’auteur)... » (http://viol.free.fr/temoignage/t2001_carole.htm - ce témoignage recèle d’autres mots très durs sur la culpabilité ressentie par la victime qui avait 7 ans à l’époque des faits, 16 au moment du récit en 2001).

Pourquoi ce si fréquent « même si ce n’est pas devant la justice », comme si le recours à ses offices n’avait plus de sens ? Ça pose question, non ?

« Il existe peu de travaux sur le viol des hommes, mais il est important de mentionner que ça existe. Les hommes qui en sont victimes, comme les femmes, hésitent à déposer plainte, à en parler, se sentent coupables alors qu’ils sont les victimes. Le sentiment de culpabilité doit être évacué. » (Sources disparue)

Le sentiment de culpabilité que les victimes révèlent n’est rien d’autre que la prise en compte par elles-mêmes d’une règle archaïque et non-dite de préservation de la famille et de la prééminence du mâle. Nous vivons depuis 4 000 ans, environ, sous l’égide d’une règle qu’aucune loi ne peut encore faire reculer : l’éviction du féminin du champ social et la soumission de l’enfant...

Nous nous pensons « civilisés » refusant de voir une telle réalité. Si aucune information, aucune instruction ne vient contrebalancer cette règle taboue, il n’y a aucune chance de voir les mentalités évoluer et les victimes se trouver libérées de ces sentiments troubles et sans objet : honte ou culpabilité d’être violées ou d’avoir été soumises à l’inceste.

Hanz Lefevbre persiste : L’auteur ajoute, dans un commentaire, en réponse à une lectrice : « Mais là ne réside pas la difficulté en matière de poursuite, c’est surtout le fait que les dépôts de plaintes font cruellement défaut, et on en revient au problème fondamental de la honte de la victime, ou encore de la peur qui l’empêche de révéler les faits. Par contre, lorsque les faits sont révélés, je peux vous affirmer que tant la police que la justice mènent à bien leur travail, et je parle en connaissance de cause, la délinquance, au sens large tout autant que la criminalité sexuelle, est mon quotidien professionnel, c’est en ce sens que j’employais la formule "croyez-moi". En matière d’écoute des victimes, de recueil de leur plainte, d’énormes progrès ont été réalisés. En outre, de nombreuses femmes sont aujourd’hui policières ou magistrates, ce qui change considérablement la donne, vous en conviendrez. (Tiens donc, où l’on voit apparaître le féminin ! D’où cela peut-il venir ?)

Le problème fondamental reste le dépôt de plainte, c’est donc le silence qui continue à œuvrer, mais n’y voyez aucun reproche, je mesure entièrement la difficulté pour les victimes de verbaliser, et ensuite de s’exposer à une procédure douloureuse et longue. »

C'est aux avocats de faire valoir le droit... Combien abandonnent ou soupçonnent leur cliente de mentir ? À quelle injonction sous-jacente de nos cultures obéissent-ils ?

L’auteur, d’après sa courte présentation, « exerce au quotidien dans le champ de la justice pénale, auprès des personnes dites placées sous-main de justice et il reconnaît la difficulté pour les victimes à sortir du silence et ensuite de s’exposer à une procédure douloureuse et longue ». On croyait que la justice devait s’appliquer dans des délais raisonnables. Notons que la France est souvent épinglée pour la longueur de ses procédures judiciaires et, dans le domaine qui nous préoccupe ici, rien n’est plus préjudiciable à la victime que de telles lenteurs de procédures, accompagnées, le plus souvent, d’un accès difficile au dossier... Reposons donc la question en inversant les sujets : « Pourquoi de telles lenteurs dans les procédures sur les agressions sexuelles, notamment quand les victimes sont jeunes ou mineures ? »

C’est bien dit : « procédure douloureuse et longue », alors que la justice doit opérer dans des délais raisonnables. Mais, puisque justice et police mènent à bien leur tâche, c’est donc aux victimes que revient la responsabilité du silence. Doit-on ainsi comprendre ces propos allusifs ? Ce silence n’aurait que des causes individuelles, parce que les victimes ne savent pas, parce qu’elles doutent de leur mémoire, etc.

Si « nombre de victimes se trouvent dans une situation de terreur qui empêche littéralement le dépôt de plainte », c’est qu’il y a aussi problème du côté de la société, globalement. La victime ne se sent pas assez protégée et elle se méfie, le plus souvent à juste titre. En effet, « l’auteur a souvent une emprise totale sur sa victime qui s’en trouve inhibée » et il sait parfaitement se servir de la mollesse des enquêteurs, de leurs incertitudes et du flottement éthique.

La justice silence – 6

Ces flottements, l’arbitraire des décisions de justice, les traitements arbitraires des instructions et finalement soumis aux aléas locaux constituent la grande vague d’échos qui nous viennent du terrain. Cela nous incline à formuler une remarque.

Le conservatisme réactionnaire des juristes procède de facteurs culturels : la valorisation de l’ordre et de la sécurité au détriment du conflit à trancher, conçu comme une perturbation voire une pathologie beaucoup de victimes en font les frais qui, à trop crier leur souffrance, se voient traiter d’hystériques et sanctionnées comme telles. La norme, les règles, la –. La famille demeure un des piliers de l’ordre. Il s’agit de préserver sa pérennité. La composante singulière de l’individu « hurleur » – la maman qui se plaint, ou la femme victime de viol qui, indignée, se voit stigmatisée pour sa tenue ou pour d’autres facteurs jugés provocateurs – paraît alors bien plus perturbatrice que représentative d’une richesse nécessaire à l’ordre social.

La profusion des règles devient un facteur de sécurité, un garant contre les débordements pathologiques, même s’ils proviennent de victimes. Une manière de contenir la sédition que les plaintes éveillent souvent. Les variations locales de comportements, les particularismes de situations ne peuvent pas être pris en compte, d’où la deuxième remarque qui tend de plus en plus à se faire entendre : l’isolement du juriste.

La sédition vient des femmes

En réduisant le droit à une lecture obligée des règles, le juriste s’isole de la sphère sensible du monde et de la matière, voire des sentiments - je ne dis pas de l’émotion, la différence est importante entre sentiment et émotion, distinction largement perdue de vue à l’heure de la suprématie de l’émotionnel et du sensationnel. L’exercice du droit devient une technique qui impose la froide raison face aux débordements alors qu’il ne fait que geler les ferments de l’altérité. L’énoncé de la règle surclasse son application. Nombre de juristes fonctionnent sur ce mode, quand les règles trouvent en elles-mêmes les raisons et les modalités de leur évolution. On assiste ainsi à une forme de prolifération indépendante des règles dont la finalité serait leur auto-accroissement sans fin.

Pas étonnant, donc, que l’exercice du droit - au sens large, de l’inscription d’une plainte à son instruction et au jugement/réparation, de l’inscription du droit dans nos sociétés, du sens de la justice dans les démocraties - ait pris à son compte l’antique règle d’éviction du féminin et de tout ce dont ce dernier serait porteur - dont l’enfant, mais pas seulement - règle qui fut aux sources de nos civilisations conquérantes et dominatrices. Ce ne sont pas quelques magistrates et policières qui changeront ces faits.

S’ils observaient plus minutieusement leur propre société, sans doute les juristes français l’auraient-ils mieux comprise, réalisant ainsi que les phénomènes émergents auxquels ils doivent maintenant faire face sont infiniment plus riches que ce à quoi, trop souvent, ils les réduisent. (Lire à ce sujet : Le Droit en procès, sous la dir. de J. Chevallier et D. Loschak, Paris, Puf, 1983, 230 p.)

J’ajouterais, en incise, que ce qui vaut pour le féminin s’applique aussi à l’immigré comme porteur de désordre. Il y a équivalence du féminin à l’étranger et à l’enfant, par un point commun : ce qui dérange l’ordre. À cela s'ajoute l'étrange lien organique qui existe entre la femme violée et la nature soumise à la prédation de l'homme-machine.

Pourquoi la femme et l’enfant seraient-ils porteurs de sédition ?

Inventaire et mutation des mentalités – 7

L’enquête constitue un premier pas dans l’inventaire qui reste à faire sur l’ampleur des violences sexuelles faites aux femmes, aux hommes et aux enfants. On souhaiterait un peu plus de différenciation dans le choix des paramètres d’enquête. On ignore tout des violences sexuelles commises sur des enfants - sinon à les enregistrer - et, pour cause, il n’existe, à ce jour, aucune méthodologie cohérente d’investigation, de soutien et de suivi des victimes. Très peu d’études sont parues sur le mode opératoire des prédateurs pédosexuels qui opèrent au sein des familles. On en sait à peine un peu plus sur les crimes de prédateurs en série qui occupent régulièrement la une de l’information à grands coups de déclarations aussi passionnelles qu’inutiles car l’instrumentalisation politique délaisse les victimes. Or, les crimes sexuels en série sont rares (Fourniret, Guy George, Michel Louis...), quant aux délits et crimes sexuels commis par des tiers inconnus, leur pourcentage est moindre par rapport aux crimes et délits commis par des proches (17 %). On sait très peu de choses sur les « tournantes » - certains vont même jusqu’à nier leur existence, sur les crimes sexuels commis lors des fêtes de jeunes adultes et qui concernent donc des très jeunes femmes, voire des adolescentes mineures.

Une enquête sur les prédations sexuelles commises dans le milieu sportif révèle des chiffres consternants. Cette enquête test menée en Aquitaine auprès de 356 sportifs et bientôt étendue sur toute la France révèle qu’un sportif sur trois a subi des violences sexuelles. Sur 356 sportifs âgés de 13 à 23 ans, 32 % pensent ou déclarent avoir été confrontés au moins une fois à une forme de violence sexuelle. (Notons en passant que ces chiffres sont conformes à ceux des enquêtes équivalentes menées au Canada et aux États-Unis.)

L’enquête a révélé le silence omniprésent fait sur ces actes prédateurs – signaler un viol, c’est risquer de voir une carrière sportive prometteuse anéantie – et un autre phénomène, celui de la « culpabilité » ou de « l’auto-accusation » qui explique la part importante (40 réponses) de jeunes sportifs qui ne font que « penser » avoir été victimes de violences sexuelles.

Toujours ces deux constantes : le silence et l’auto-culpabilisation. Si le silence est interprété abondamment, l’auto-culpabilisation ne trouve pas trop d’experts pour en dire quelque chose.

Pour que les mentalités évoluent, il faudra d’abord procéder à un inventaire. L’enquête globale – ci-dessus – vient de rendre des résultats que nous savions déjà vrais. Il reste maintenant à faire l’inventaire des prédations sexuelles subies dans l’enfance, mais pas seulement. Quand nous aurons évalué le coût social des prédations sexuelles la collectivité réagira car nous sommes dans une économie de marché qui abolit le facteur humain, ne tenant compte que du facteur économique. À moins que dans un pays européen l’enfant d’une célébrité ne soit la victime d’une agression. Ou bien qu’une célébrité ne révèle un jour l’agression dont elle a été victime, soulevant ainsi un tel émoi collectif que la prise de conscience se fera soudaine et atterrante – société de l’émotionnel et du maximalisme. C’est ce qui s’est passé au Canada il y a vingt ans.

Nous savons que sur le terrain les sévices sexuels à l’encontre des enfants sont plus répandus que l’on ne le dit, qu’ils ont un coût social gigantesque. Ce n’est qu’à partir de ce devoir d’inventaire qu’il faudra bâtir des stratégies d’informations auprès des politiques, d’abord, du public ensuite : auprès des élèves de collège, dans les universités, auprès des associations de parents d’élèves...

Les associations de défense des victimes, même subventionnées, ne peuvent rivaliser face aux inerties sociales ; lesquelles découlent directement de l’impact de vieux mythes fondateurs dont les symboles ne sont plus opérants. Si la loi du pater familias eut son heure nécessaire à l’édification d’une civilisation, les mutations contemporaines nous contraignent à imaginer d’autres symboles vivants protecteurs des ferments de la société : l’interdit de l’inceste, l’interdit de la prédation sexuelle pour protéger l’individu femme ou enfant, l’imprescriptibilité des crimes sexuels parmi bien d’autres.

Mais en tout premier lieu, analyser les ressorts de cette société qui couvre ces crimes d'un voile opaque, les conduites de professionnels qui demeurent sourds, voire qui renforcent le déni en le protégeant d'arguments pseudo scientifiques.

Le féminin menace l’homme et la société – 8

Reprenons les textes mis en exergue ci-dessus.

Le féminin est une menace pour l’ordre

Le viol est une arme de guerre. Sur les théâtres d’opérations le recours au viol est condamné par la communauté internationale. Il est néanmoins permanent et les bourreaux demeurent impunis, à quelques exceptions près. Il s’agit d’un crime contre l’humanité, nul ne remet en cause cette qualification.

Le viol concerne des femmes et des filles en grande majorité, des hommes ou des garçons en position de fragilité.

C'est aux avocats de faire valoir le droit... Or combien abandonnent ou soupçonnent leur cliente de mentir ? À quelle injonction sous-jacente de nos cultures obéissent-ils ?

La préservation de l’ordre social, la famille à tout prix.

La sédition provient des femmes.

Mais, pourquoi la femme et l’enfant seraient-ils porteurs de sédition ?

Dans Le berceau des dominations, une anthropologie de l’inceste, (EHESS, 2013) Dorothée Dussy nous démontre que l’inceste couramment pratiqué dans les foyers français se révèle structurant de l’ordre social. Pour Patrizia Romito la violence masculine est un des moyens d’entretenir en bon état de marche le système de domination patriarcale dont profitent les hommes. (Un silence de mortes, SEPS, Bologne 2011)

Dans les recoins secrets de nos cultures se mène une guerre silencieuse, celle de la Patria potestas qui cherche à maintenir une domination présente depuis près 6 000 ans.

Entendez ce cri d’une femme rwandaise, rescapée des crimes sexuels :

« Nous vivons pour donner tort à ceux qui ont voulu nous exterminer. » Cela se passait au Rwanda en 1994.

Ici on n’extermine ni les femmes ni leurs enfants, on les mène au suicide, on les exfiltre dans des Hôpitaux psychiatriques ou bien on les soumet aux antidépresseurs. Bref on les fait taire ! Et quand on le peut pas on les désenfante !

Y aura-t-il en France une Dorothé Munyaneza. Cette chorégraphe britannico-rwandaise a voulu décrire par son spectacle « Unwanted », cette atrocité   que fut l'emploi du viol comme arme de guerre. Le spectacle est le fruit de ses rencontres avec 60 femmes et 70 enfants, ces enfants qui découvrirent qu’ils furent de le fruit de l’anéantissement de leur mère.

Protéger la nature et les espèces en voie de disparition ne sera rien s’il n’y a, demain, que les yeux hagards d’enfants abusés pour en contempler les beautés.

En attendant la résolution de ce dramatique paradoxe, la femme demeure un formidable et commode portefaix des projections d’une culture prise de démesure. La raison semblait nous promettre toutes les conquêtes. Tous les êtres et les choses du ciel et de la terre devaient pouvoir subir la domination de l’homme. Ce ne fut pas au profit de l’humanité, seulement celle de l’andros, le petit ‘h’omme – pas l’H’omme, le masculin héroïque, dominateur, conquérant...