SOS enfants
L’équipe Sos-enfant de l’hôpital St Pierre, à Bruxelles-ville, est dirigée par le Dr Gérard. Ce dernier n’hésite pas à pointer l’impact du phénomène. Selon lui, le coût social de la transgression serait immense: difficultés affectives et violences familiales, pathologies physiques et mentales, inadaptations professionnelles et assistanat, marginalité et délinquance… Son département comprend également une cellule qui traite les mineurs délinquants sexuels. Quand je précise à Véronique Sion que, pour moi, ces jeunes sont également des personnes en souffrance, la coordinatrice pousse un immense soupir de soulagement: « Evidemment, leurs comportements sont totalement injustifiables mais il ne faut pas voir en eux que des « monstres ». Si toutes les problématiques sont différentes et que nous les rencontrons dans tous les milieux sociaux sans exception, ces jeunes possèdent un point en commun: ils ont tous, excusez-moi l’expression, un vrai passé de merde. »
Selon elle, le travail consiste avant tout à mettre à jour leurs propres souffrances afin de leur faire prendre conscience des comportements qui en découlent et les pousser à en changer: « Si bien entendu, tordons le cou à un cliché qui a la vie dure, toutes les personnes agressées ne deviennent pas, loin s’en faut, des agresseurs, par contre la grande majorité des agresseurs ont, eux, été agressés durant l’enfance ». L’équipe compte quelques beaux succès à son actif mais regrette l’insignifiance de ses moyens face à l’ampleur de la tâche. « Les budgets ont afflués suite à la prise de conscience gouvernementale lors de l’affaire Dutroux mais avec le temps et la crise, déplore le Dr Gérard, le désintérêt s’accentue et nous craignons un retour de balancier ».
Je déambule dans les couloirs de la Maison des parlementaires. De part et d’autre de ce labyrinthe, députés et sénateurs s’activent dans des bureaux s’apparentant aux cellules d’une ruche. Ou plutôt aux cellules d’un cerveau à l’origine de la conscience législative belge. Pour la députée humaniste, d’obédience sociale chrétienne, membre de la commission parlementaire « justice », l’inscription du terme inceste dans la législation est inenvisageable: « Il ne faudrait pas, selon elle, troubler la paix des familles ». Quant à l’allongement du temps de prescription, elle affirme « qu’il n’est pas bon de remuer des choses trop anciennes ». Elle avance la difficulté, à trop longue échéance, de collecter les preuves et, également, le risque d’erreurs judiciaires face à des accusations parfois malveillantes.
Même constat pour le député écologiste sur l’allongement du temps de prescription et conclusions similaires sur l’incrimination de l’inceste mais pour une tout autre raison: « Toutes les relations incestueuses, notamment entre adultes ne sont pas nécessairement contraintes. Il faut faire très attention : il existe parfois des relations réellement consentantes ». Le représentant libéral refuse, sans justification précise, la qualification de l’inceste, mais me fournit deux projets de loi, rédigés par leurs soins en 2007 et 2009, sur l’allongement éventuel du temps de prescription. Force est de constater, en 2011, qu’aucune suite n’y a encore été donnée, « nous ne savons pas quand nous aurons encore le temps de nous pencher sur la question », m’avait-il avoué tandis qu’une majorité parlementaire nécessaire à la modification des textes s’avérerait, de toute façon, très difficile à dégager. La députée socialiste, malgré mes demandes d’interview répétées, est entre-temps partie en vacances…
Je reste un peu éberluée par les arguments avancés, forts similaires à ceux mis en avant par les agresseurs et les familles incestueuses elles-mêmes, et je recueille l’absence totale de réponse quand je leur demande qui se positionne réellement pour la défense des enfants: l’une me raccompagne tremblotante jusqu’à l’ascenseur, l’autre regarde ses pieds en rougissant tandis que le troisième mime sa désolation. Bien sûr, chacun admet l’existence de ce nécessaire tabou véhiculé par toutes les sociétés humaines mais est-il réellement établi sans se traduire dans des textes de loi ? Je ne peux m’empêcher de songer à ce qu’il adviendrait si l’interdit tout aussi fondamental du meurtre n’y était pas pris en considération. Le tabou de l’inceste ne serait-il pas plutôt celui de le désigner ? Et comment lutter contre un mal que l’on se refuse même à nommer ? Toutes ces questions posées demeurent sans réponses.
Dépression complète
Il y a eu beaucoup de regards croisés, durant ce temps de mon enquête. Une femme dans un train qui, au vu de mon passé que je ne cachais pas, baissait les yeux pour me confier une bribe de son vécu, une autre dont les yeux se mouillaient, un garçon ou l’autre qui m’avouait ne pas être du tout ignorants... Et puis, l’impossibilité de se raconter : des promesses de rendez-vous mais ensuite des fuites. Il me fallait donc passer par une voie plus officielle. Chantal Duchâteau, de Sos-enfant, avait commencé sa carrière en travaillant avec les enfants mais un phénomène étrange l’avait interpellée : elle retrouvait souvent les personnes qui les amenaient en larmes dans sa salle d’attente. Une situation trop fréquente pour qu’elle ne se penche pas sur ces adultes: « Beaucoup de personnes qui ont été abusées n’en parlent jamais. Mais lorsqu’elles sont confrontées à une situation d’abus d’enfants devant elles, elles ne peuvent le supporter. Elles m’amènent alors la petite victime et, confrontées à cette réalité qui est aussi la leur, elles finissent par craquer. Et je les retrouvais là, dans cet état de détresse complète ».
La femme que je trouve aujourd’hui devant moi est l’une d’entre elles. Lorsque je pose mon dictaphone sur la table du cabinet de consultation, elle me parle de l’histoire de sa fille. Je m’étonne car je pensais qu’elle me parlerait d’elle-même. Plus j’insiste, plus elle se met à trembler. Son angoisse emplit à chaque seconde davantage la pièce. De peur de la briser, je n’insiste plus: je me souviens de la terreur que je ressentais à regarder, il y a quelques années encore, ma véritable histoire. Une psychothérapeute du Slaj-v, le Service laïc d’aide aux justiciables, m’a lancé cette phrase: « Les victimes d’inceste ne sont pas vivantes ». Cela signifie, je crois, qu’elles se construisent une image idéalisée afin de masquer leur souffrance: la vie vécue comme une fiction où jamais le réel n’entre en jeu. Et ce décalage peut amener aux plus incroyables inadaptations. Dans une vidéo de témoignages réalisée par le Slaj-v, une personne va jusqu’à prétendre qu’elle ne ressentait rien lorsqu’elle plongeait sa main dans de l’eau bouillante, s’occasionnant dès lors d’innombrables brûlures. Une autre se perdait en rue lorsqu’elle déviait de ses itinéraires habituels, plus banalement de nombreuses personnes se disent heureuses alors qu’elles meurent, intérieurement, à petit feu.
Je me souviens bien sûr, de mon indécrottable distraction et de mon incapacité à avouer la moindre de mes faiblesses. Le décalage entre mon image et ma vérité est devenu tel qu’à un moment j’ai failli sombrer dans la schizophrénie. À 29 ans, encore, mon amnésie était totale: pour moi, le viol n’avait jamais existé. J’ai fui ma détresse grâce au cannabis comme cette seconde patiente de Chantal Duchâteau l’a fait grâce à l’alcool alors que d’autres, encore, sombrent dans la dépression ou songent au suicide: « Dès le matin, je ne savais pas aller travailler sans avaler deux ou trois bières fortes. Et la journée, sans aucune raison apparente et de façon totalement soudaine, des images cauchemardesques s’imposaient à moi. Ces flashes pouvaient arriver n’importe où et c’était réellement impossible à vivre ». La psychiatre me confirme la fréquence de ces dédoublements: « Un réflexe psychologique que les victimes utilisent pour se sauver de situations trop difficiles à affronter ».